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28/07/2010 Le Monde 28/7/2010La République des chercheurs
Jérôme Fenoglio
La République des chercheurs
Au pays des physiciens Surprise : au CERN, les équipes qui composent les détecteurs du collisionneur de particules n’ont pas de chef. Le système doit juste permettre de désigner... celui qui a raison
" Il n’y a pas de chef. " Quand ils prononcent cette phrase, les physiciens jaugent toujours, avec amusement et fierté, l’effet qu’elle produit sur les visiteurs de leur grand collisionneur de particules (LHC). A l’époque du chantier, ils la lançaient comme une provocation aux capitaines d’industrie et aux responsables politiques qui levaient des yeux effarés sur les cathédrales de technologies en train de se bâtir dans leurs immenses cavernes. Ces professionnels de la décision peinaient à croire que l’on puisse s’aventurer dans un projet d’une telle complexité en se privant des carottes et des bâtons qui font avancer nos collectivités humaines : les ordres, les contrats, les pénalités de retard, les augmentations, les plans de carrière, les sanctions.
C’est pourtant vrai. A la différence du collisionneur lui-même, construit de manière plus centralisée par le CERN - qui a un directeur nommé pour quatre ans, et un Conseil, représentant les 20 pays membres, qui prend les décisions stratégiques -, les quatre détecteurs voués à l’étude des particules qu’il produit ont été bâtis et fonctionnent aujourd’hui sans autorité affirmée. Autour de chaque expérience, des collaborations de milliers de physiciens, venant de centaines d’instituts différents, se sont structurées comme des utopies qui marchent, des anarchies plus ou moins organisées.
" Les arguments d’autorité, c’est la fin de la science, explique Yves Sirois (Ecole polytechnique, CNRS), membre, d’origine canadienne, de la collaboration du détecteur CMS. Quand on se lance dans ce genre d’activité au sortir d’une grande école ou d’une université réputée, c’est qu’on est un peu rebelle, qu’on tient par-dessus tout à sa liberté. On choisit la recherche fondamentale parce qu’on n’a pas envie d’obéir à des ordres, et pas besoin d’en donner. C’est pour ça qu’on se regroupe dans des structures si souples. " Pour Fabiola Gianotti, porte-parole de la collaboration d’Atlas (un des quatre détecteurs de collision du LHC), " rien ne doit entraver la circulation des idées et les capacités d’invention ".
Alors, comment faire jouer ensemble ces immenses équipes composées des meilleurs physiciens du monde venant des clubs les plus réputés de leur discipline, qui n’oublient jamais qui ils sont et d’où ils viennent, et qui ne renonceront ni à leur originalité ni à leur libre-arbitre ?
Premièrement, compter sur ce qui les soude : la passion de chercher. " Les collaborations ne fonctionnent que parce que chacun y est mu par cette détermination viscérale, dit Etienne Klein, directeur du Laboratoire des recherches sur les sciences de la matière (Larsim, CEA). Les gens ne veulent pas mourir sans savoir si le boson de Higgs et quelques autres particules existent vraiment. Ils vont consacrer leurs week-ends, leurs loisirs, leur vie entière à y travailler, y compris à se coltiner des tâches ingrates et répétitives. Ils deviennent à la fois les maîtres et les esclaves de la machine. "
Deuxièmement, édicter des règles non contraignantes, mais que chacun mettra un point d’honneur à respecter. Le document qui a guidé la période de construction est un monument du genre. Ce " memorandum of understanding " de quelques pages, signé par les instituts participants, n’a aucune valeur juridique et ne prévoit pas la moindre pénalité en cas de manquement aux engagements pris. Il ne repose que sur un appel à la " bonne volonté générale " et précise simplement la répartition des tâches que chaque organisme membre de la collaboration doit accomplir, ainsi que les matériels qu’il doit fournir.
Il ne paraît guère plus impérieux qu’un rendez-vous informel à un pique-nique où chaque participant devrait apporter ses vivres. A la différence qu’une fois sur place, les convives du LHC devaient préparer le plat le plus sophistiqué de l’histoire de la gastronomie, avec des ingrédients provenant de toutes les régions de la planète et des unités de mesure pas toujours équivalentes. Ils n’en reviennent pas d’avoir réussi.
Si c’était une pâtisserie, ce serait le gâteau roulé le plus cher du monde (400 millions d’euros pour les deux plus gros). Pour étudier les particules produites par les collisions, les détecteurs sont en effet formés de couches concentriques autour du point d’impact des protons. Chacune de ces pelures d’oignon doit arracher une information aux infimes particules qui la traversent : leur trajectoire, leur énergie, leur nature. Chacune est composée de matériaux rares qui doivent signaler instantanément le passage du corpuscule : des gaz liquéfiés comme l’argon, des cristaux de plomb lourds comme leur métal d’origine et transparents comme le verre.
Autour de chacune de ces couches, s’est solidifiée, au cours des années de conception, une communauté de physiciens. Voire plusieurs, car la stratégie générale est de laisser prospérer diverses options et de choisir le plus tard possible, en profitant des dernières avancées de la technologie. Des centaines de personnes passent donc des années de leur vie à élaborer leur version d’une tranche du détecteur, sans être s»res qu’elle sera retenue dans le plan final. Jusqu’au jour du choix déchirant. Mais qui peut alors prétendre reconnaître sans se tromper la meilleure pièce à placer dans cette mosaïque de savoir-faire spécialisés ?
" Les décisions qui descendent de la hiérarchie, comme dans les entreprises, ne sont pas adaptées pour ces réalisations si complexes qu’aucun cerveau humain ne peut les concevoir dans son ensemble ", dit la sociologue Karin Knorr Cetina (université de Constance), qui a suivi les équipes -d’Atlas. Il faut donc compter sur la lente émergence d’un consensus, et sur les talents de diplomate des élus.
Car, troisièmement, les collaborations votent. Elles disposent d’un parlement, où chaque institut participant pèse une voix. Pour diriger l’exécutif, elles élisent... un porte-parole. La dénomination du poste laisse entendre que celui-ci n’a guère de possibilités d’évoluer en tyran. " Je tiens mon pouvoir du fait que je n’en ai pas, reconnaît l’Italien Guido Tonelli, porte-parole du détecteur CMS. Je ne paye pas les physiciens, je ne décide pas de leur avancement : cela revient aux organismes qui les emploient. Mais, s’ils m’ont choisi, c’est qu’ils me reconnaissent une autorité scientifique qu’ils se doivent de respecter, et que je me dois de mériter à chaque décision. "
Comme qualifier ce régime politique ? Une démocratie ? " Surtout pas, dit Yves Sirois. Ce serait une catastrophe si l’on ne choisissait une solution qu’en fonction du nombre de voix qu’elle obtient. Rien n’assure que la majorité ne se trompe pas. " Non, le système doit tout simplement finir par désigner... celui qui a raison. A force de discussions, de coups de colère, de persuasion, la proposition la plus conforme à l’intérêt général doit arriver à émerger, et, peu à peu, rallier tous les avis. Ce fonctionnement permet de ne pas désespérer les perdants. Car chaque départ de physicien, voire d’un institut dépité par son échec, représenterait une perte de main-d’oeuvre et de sources de financement pour la collaboration. Evidemment, ce processus a plutôt tendance à consommer du temps et des énergies. L’absence d’autorité forte n’empêche pas non plus la croissance d’organigrammes touffus comme des forêts vierges et jamais à jour, tous les postes à responsabilités devant tourner très vite. Mais vue du CERN, cette culture du consensus, conjuguée à la taille inédite des collaborations, a surtout pour conséquence néfaste d’avoir exacerbé une passion locale : la réunion.
Vous trouvez que l’on se réunit trop sur votre lieu de travail ? Venez visiter le bâtiment 40, qui rassemble les deux plus grosses collaborations du LHC, celles d’Atlas et de CMS. Du sous-sol au cinquième étage, les meeting rooms de toutes tailles ne semblent ne jamais se vider. Des physiciens d’Atlas ont tourné cette manie en dérision dans une chanson : " Le jour où mon enfant naîtra, je serai en réunion/ Le jour où un trou noir avalera la Terre, je serai en réunion... " Ces réunions intègrent, par téléconférence, ceux qui sont restés au pays, dans leurs universités d’origine. Comme le Soleil ne se couche jamais sur des collaborations qui accueillent tous les continents, les assemblées les plus cruciales doivent viser les heures où les Asiatiques ne sont pas encore couchés et les Américains déjà levés.
Seuls ceux qui sont présents au CERN ont toutefois le privilège de la déclinaison locale : le " meeting-café " où l’on règle les problèmes qui bloquent les réunions en plus petits comités, autour d’une boisson chaude et des ordinateurs portables, fidèles compagnons, et parfois boulets, des physiciens enchaînés à leur tâche.
Vous trouvez que vous recevez trop de courriels ? Penchez-vous sur la boîte de réception d’un membre de collaboration, qui explose chaque jour de plusieurs centaines d’envois (les spams ne passent pas la frontière du CERN, sur ce point très hermétique), une grande part de ces messages impliquant une réponse immédiate ou une action rapide. Du coup, l’inévitable se produit : les chercheurs apportent leur portable en réunion où ils passent leur temps à répondre à leurs courriels ou à préparer les graphiques qu’ils présenteront à la réunion suivante. Leur regard ne quitte leur propre écran que pour, de temps à autre, prêter attention à celui, agrandi, qui est relié à l’ordinateur du conférencier.
" L’effet pervers, c’est que personne n’est incité à raccourcir la durée des réunions, déplore Federico Carminati, responsable de la programmation pour le détecteur Alice. Et elles se rallongent d’autant plus qu’on ne s’écoute pas bien. " Le physicien italien est lui-même connu comme l’un des pratiquants les plus forcenés de l’ordinateur en assemblée. " Une fois, machinalement, j’ai fermé l’écran de mon laptop alors qu’on évoquait le énième problème du jour, raconte-t-il. Il y a eu un grand blanc dans la salle, et puis une voix a dit : "Là, c’est grave". "
Jérôme Fenoglio (da Le Monde 28/7/2010)